Tribunes
Esquisse d’une amorce d’autosuffisance alimentaire
Par Yves-Léopold Monthieux
Supprimer : il n’y a rien de plus facile que d’effacer, de brûler ou de jeter aux orties. Il est bien plus difficile d’inventer, de proposer et de construire. Encore que, de plus en plus, il est nécessaire de faire le tri de ce qu’on jette. Pour un politique ou un intellectuel, qu’y a-t-il d’excitant de dénoncer et de condamner si en même temps on ne propose pas ? Les idées qui relèvent de l’intellectuel devraient se transformer en projet et décision, dès lors qu’elles sont relayées par l’élu. M. Boutrin a de la chance. Il est un intellectuel et il prend position : c’est son droit, c’est son mérite. Mais il est aussi un élu, il est surtout un élu, qui n’est pas de la dernière pluie. Il n’a pas que le droit de dénoncer et de simplement proposer de tout effacer pour pouvoir tout refaire, proposer que tout l’existant soit supprimé en vue d’un avenir dont la première ligne n’est pas écrite.
Qu’il propose une riposte à l’existant qui ne soit pas seulement négative : par exemple, amorcer l’autosuffisance alimentaire en cultivant, pour ceux qui en ont, une partie de leur jardin d’agrément, mettons ...le tiers ou le quart de ce jardin. En prenant cette initiative, ceux qui, issus de la terre, sont devenus des bourgeois ou des petit-bourgeois et qui sont souvent imités dans leurs comportements, notamment pour l’achat des grosses voitures et la construction des grosses maisons, pourraient servir d’exemples à ceux pour qui une agriculture d’autosuffisance peut constituer un projet professionnel. Quoi qu’on dise, il reste encore suffisamment de terres non polluées et non cultivées pour occuper des centaines de cultivateurs de légumes et de cultures vivrières.
Si des fonctionnaires, assimilés ou retraités cultivent quelques légumes autour de leurs villas ou derrière leurs datchas, cela peut avoir un effet d’entrainement et aider à supprimer l’image négative qui frappe indiscutablement aujourd’hui l’agriculture. La collectivité publique pourrait parfaitement aider et même promotionner une telle opération notamment par des concours ou/et la fourniture de plants sélectionnés pour leur productivité et leur non contamination. Voilà un beau challenge pour un élu écologiste. Sauf qu’il paraitra certainement farfelu aux snipers à la détente facile qui disent vouloir tout changer à condition que rien ne change et qui, souvent, pour leur part, n’ont jamais mis un pied devant l’autre pour faire avancer la population martiniquaise.
Vivre c’est prévoir, dit-on. On le sait tous, on doit toujours trouver à se loger quelque part dans l’attente de la reconstruction totale de sa maison, dût-on se serrer dans la première pièce construite. Faudrait-il attendre, avant de prendre des initiatives pour l’avenir, une divine décision, une catastrophe naturelle ou sanitaire qui mettrait la Martinique sous cloche ou en embargo, ou qu’on en ait fini d’éradiquer totalement l’existant ? Il suffit d’interroger les quelques agriculteurs pour qui l’activité n’est pas encore une maladie honteuse, voire à ceux qui sont d’origine haïtienne et sont en train de prendre le monopole du peu de productions livrées aux marchés et aux rayons des supermarchés : les produits de ces cultivateurs ne restent pas à terre. Ces travailleurs auraient aux dernières élections, dit la rumeur des mornes, suscité les votes Le Pen dans les communes où ils seraient les plus nombreux. Par ailleurs, contrairement à une idée répandue, les Martiniquais n’ont pas encore perdu le goût des produits de leur terroir que nos cuisiniers parviennent à accommoder à des créations nouvelles. Le vieillissement de la population pourrait faciliter le maintien de nos habitudes alimentaires et leur transmission aux nouvelles générations.
Que les délais qui sont accordés ne servent pas uniquement à attiser l’impatience de ceux qui voudraient, avant toutes choses, la disparition de la banane. Six mois de plus c’est beaucoup pour préparer les tracts et les manifestations de décembre prochain. Qu’ils servent aussi à réfléchir et agir pour construire l’avenir. La destruction du présent, si contestable soit-il, ne peut pas être le seul objectif d’un peuple au nom duquel se nourrissent les projets des plus audacieux comme des plus fumeux.
12 août 2012
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